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Rencontre interassociative et syndicale sur les nanomatériaux et nanotechnologies

Avicenn-Logo

Lille, 4 octobre 2016

Dernière mise à jour mai 2017

Événement co-organisé par Avicenn dans le cadre de NANOSCOOPE, projet chercheurs-citoyens soutenu par la Région Hauts de France.

Sommaire

Contexte

Six ans après le débat public national sur les nanotechnologies de 2009-2010, le développement des nanomatériaux et nanotechnologies est encore en manque d’une régulation efficace.
La société civile a besoin de se retrouver pour échanger sur la connaissance et l’évaluation des innovations issues des nanotechnologies, l’opportunité des nano-produits et les garde-fous nécessaires face aux risques des nano-substances tant pour l’homme que pour l’environnement. Associations et syndicats ont un rôle à jouer afin d'aider à une appréhension collective de ces questions et de faire prévaloir l'application du principe de précaution.

Depuis 2010, des avancées ont été réalisées telles que la mise en œuvre de la déclaration obligatoire des nano-substances inscrite dans la loi française, des décisions concernant l’étiquetage de certains nano-produits au niveau européen, des réflexions autour des modalités de l’adaptation de Reach aux nano-substances, etc. Parallèlement différentes catégories d’acteurs se sont exprimées et positionnées autour des nanomatériaux et nanotechnologies. Mais alors que le débat lui-même ne bénéficie plus d’arènes grand public dédiées et s’inscrivant dans la durée, il semble aujourd’hui crucial pour la société civile de se (re)mobiliser, de dialoguer, de partager les informations, de confronter les points de vue des différentes acteurs associatifs et syndicaux, afin que chacun puisse, s’il le souhaite, formuler des recommandations face aux évolutions des régulations, des connaissances et des pratiques dans le domaine complexe des nanomatériaux et nanotechnologies.

Rencontre interassociative et syndicale le 4 octobre 2016 à Lille

Invitation_JourneeNanodu4Octobre2016_Lille_v20160908_small Le projet NANOSCOOPE a proposé une rencontre inter-associative et -syndicale sur les nanomatériaux et nanotechnologies à Lille le 4 octobre 2016. Organisé par le monde associatif et syndical et à destination de la société civile, cet événement a été conçu en réponse aux impératifs du moment, en relançant la discussion et en actualisant les positions exprimées par le monde associatif et syndical dans les "cahiers d’acteurs" du débat public de 2009-2010.

Porté en premier lieu par l’association AVICENN membre de NANOSCOOPE, le projet s'est appuyé sur un comité d’organisation qui en a défini le cadrage et le déroulé de façon à favoriser à la fois le dialogue entre acteurs associatifs et syndicaux et l’information plus large des citoyens. Ce comité est composé de membres d'Agir pour l'environnement (APE), du Collectif citoyen nanotechnologies du plateau de Saclay, de la CFDT, de CIEL, du C2DS, de France Nature Environnement (FNE), de Sciences citoyennes et de Women in Europe for a common future (WECF).

Programme de la journée

Télécharger le programme mis à jour le 12/09/16

Matin

Après-midi :

Avec notamment la participation de David Azoulay (CIEL), Nicolas Buriez (Nord Nature Environnement), Simone Cassette (Collectif Citoyen Nano Saclay), Marie-France Corre (WECF), Mathilde Detcheverry et Danielle Lanquetuit (AVICENN), Gérald Hayotte (CFDT), Aude Lapprand (Fondation Sciences Citoyennes), Charlotte Lepitre (France Nature Environnement), Magali Ringoot (Agir pour l’environnement), Olivier Toma (C2DS), Ian Illuminato (Amis de la Terre USA).

NB : Le projet NANOSCOOPE est un projet de type « chercheurs-citoyens » financé par la Région Nord Pas de Calais de novembre 2013 à novembre 2016 : http://nanoscoope.iemn.univ-lille1.fr Les partenaires en sont l’ICAM de Lille, l’IEMN, et l’association AVICENN. Le projet consiste en l’organisation d’évènements multi-acteurs autour des enjeux du développement des nanomatériaux et nanotechnologies. L’événement ici visé vise à honorer l’ambition de mobilisation de la société civile portée par le projet, et bénéficie d’un portage particulier par AVICENN, partenaire associatif du projet.

L'essentiel à retenir

Une quarantaine de personnes ont participé.

Compte-rendu vidéo 6 minutes :


Bref compte rendu des interventions

- Enjeux de recherche, par Alexis Vlandas (IEMN)

La recherche a mis en évidence les propriétés spécifiques à la nano-échelle. Les chercheurs s'y intéressent notamment pour des applications environnementales (capteurs de pollution par exemple) ou médicales (laboratoires sur puces pour diagnostiquer des maladies, élucidation de certains mécanismes de cancers, médicaments par exemple).
En fractionnant la matière, on obtient plus de surface par volume, avec des propriétés nouvelles (plus de réactivité) à la taille nanométrique, et notamment plus de possibilités de calcul par unités de surface (pour les téléphones portables, ordinateurs, ...).

On distingue communément deux types approches permettant de fabriquer des objets nanométriques :
  • de haut en bas (top-down) : il s'agit d'enlever de la matière (sur une plaque de silicium par exemple) pour structurer sa surface de l’ordre du micro ou nanomètre (ex : objet présent dans les voitures pour déclencher l’air-bag au moment d’une collision).
  • du bas vers le haut (bottom-up) : il s'agit d'agglomérer des éléments nanométriques (ex : en imagerie médicale, des biomarqueurs sont fabriqués en positionnant de petites particules d’or sur un brin d’ADN avec une précision de 2 nanomètres, afin d'obtenir des propriétés optiques extrêmement intéressantes).

Les nanos sont la première révolution scientifique à l’ère de la science "globalisée" ; le chercheur ne travaille plus de façon isolée, mais dans un continuum d'autres laboratoires dans le monde avec une industrialisation de plus en plus rapide, dans un contexte d’accélération technologique. La science est "utilisée" de façon croissante à des fins d'innovation, avec une part de plus plus importante des financements octroyée à la recherche appliquée et une pression accrue pour déposer des brevets et obtenir des débouchés commerciaux.

Cependant, le chercheur est aussi citoyen et doit intégrer l'éthique à toutes les étapes de la recherche et du développement :
  • Ne pas se prêter à la fraude ni au conflit d’intérêt
  • Ne pas faire de sur-promesses pour lever de l’argent (« demain grâce à telle nanotechnologie, les aveugles vont voir et les enfants d’Afrique manger à leur faim » …)
  • Exercer le devoir d’alerte
  • Se poser la question de l’orientation, du sens de sa recherche, de l’objectif final
  • S’interroger en amont sur la pertinence de l’expérimentation par rapport aux situations réelles. (Les chercheurs, censés être bien protégés en laboratoire, ne sont pas exposés aux nanoparticules qu'ils fabriquent ou manipulent, mais tout un chacun est exposé via les crème solaires, l'alimentation, etc.). Il faut concevoir des modèles d'exposition réalistes représentatifs du produit final utilisé ou ingéré et de son devenir.

Le chercheur n’est pas mieux placé que le citoyen non chercheur pour juger de l’apport de la science aux questions réelles mais il doit faire des efforts pour limiter les effets indésirables. Même si le chercheur n’est pas celui qui met le produit sur le marché, il a une marge de manoeuvre en amont pour concevoir des produits robustes et non dangereux lors de leur utilisation et de leur fin de vie.

Hors de leur champ d'expertise très spécifique, les chercheurs sont aussi des citoyens comme les autres, leurs connaissances sont limitées. Bien des technologies apparaissent comme neutres au début sur le plan de l’éthique scientifique. Comme le nucléaire qui sert en radiothérapie et à faire des bombes, l'orientation des recherches et des technologies relève de choix non seulement techniques, mais aussi de choix politiques, de choix de société.

- Nanotechnologies et réalités industrielles - L'exemple de la filière textile, par Eric Devaux (ENSAIT)

L’investissement pour la transformation des fibres synthétiques a débuté en 1990, au moment où les nanotechnologies commençaient à apparaître comme des solutions potentielles pour de multiples usages (textiles antibactériens ou anti feu). Il n’existait alors pas de textiles avec des nanoparticules, mais l'idée d'insérer ou de déposer en surface des fibres des nanoparticules ou des nanoobjets (~1000 fois plus petits que la fibre) offrait des perspectives très intéressantes pour conserver la souplesse et la résistance des fibres, leur conférer des propriétés fonctionnelles sans les abîmer (des micro capsules plus grosses (5 microns), dans une fibre de 20 microns peuvent en effet fragiliser la fibre).

Pour pouvoir mener à bien leurs projets et trouver des financements, les chercheurs ont dû longtemps, au niveau européen notamment, mettre le mot "nano" dans les acronymes de leurs projets. Ensuite la mode a été au "bio", puis "nanobio". Le tout sans exigence particulière ; les chercheurs revendiquaient des propriétés nouvelles comme la tenue mécanique des textiles, la résistance au feu ; les projets étaient acceptés, puis menés jusqu’à des publications et des brevets.
Ce n'est que dans un deuxième temps qu'il a été demandé aux chercheurs d'intégrer des volets toxicologiques dans leurs projets. Nous avons travaillé avec des partenaires européens sur les impacts possibles de ces nanoparticules (et les textiles qui les contiennent) sur l’environnement. Actuellement ce sont plutôt les aspects de recyclage qui doivent être documentés dans les projets.
En quinze ans, les questions se sont transformées : le coût de 10000 € le kilo de nanotubes de carbone posait problème pour l’intégration dans des textiles. Aujourd’hui, le coût est moindre mais les questions de recyclage et toxicologie sont plus importantes.
Les aspects des multiples formes, tailles, natures chimiques rendent les réponses complexes. Le panel des nano-objets est colossal et vouloir étudier les impacts un par un est terriblement compliqué.
Au début, les nanotubes de carbone étaient considérés comme du graphite inoffensif. Jusqu’à un article dans Le Monde en 2008 titrant « les nanotubes de carbone sont le prochain scandale sanitaire comme l’amiante ». On sait désormais que les NTC ne sont pas tous aussi dangereux, leurs formes notamment influent sur leur toxicité. Ce cas illustre la diversité des facteurs qui déterminent les impacts sur l’environnement.
Cette grande complexité n’empêche pas que le principe de précaution s’impose, et nous travaillons aujourd’hui avec un maximum de prudence, dans un environnement parfaitement confiné, avec une pression contrôlée, des équipements individuels pour les opérateurs et un suivi par les CHSCT.

- Enjeux sociétaux, risques, réglementation et actions de la société civile par Mathilde Detcheverry pour Avicenn

AVICENN est l’Association de Veille et d’Information Civique sur les Enjeux des Nanosciences et des Nanotechnologies. Elle exerce une veille citoyenne et propose une information transversale et indépendante sur les enjeux sociétaux soulevés par les nanotechnologies sur son site http://veillenanos.fr, ses lettres Veillenanos, des débats et conférences. Le but est de permettre aux citoyens et à la société civile de s'informer & prendre part aux débats & décisions concernant les nanos.
Avicenn promeut la transparence et la vigilance dans le domaine nano, en relayant les questions, préoccupations et propositions de la société civile auprès des décideurs et acteurs scientifiques et industriels.

Les enjeux sociétaux associés aux nanos, évoqués lors du débat national de 2009-2010 mais peu débattus publiquement depuis, peuvent être distingués en deux catégories :

1) Les risques éthiques associés au développement des nanotechnologies sont encore moins connus (Cf. l'intervention d'Alexis Vlandas et l'intervention de Simone Cassette).

2) Les risques sanitaires et environnementaux des nanomatériaux font l’objet d’un nombre croissant d’études depuis quelques années, mais restent encore très mal cernés aujourd’hui. La mise sur le marché de nanoproduits a précédé l’étude de leur toxicité. Or du fait de leur petite taille, les nanomatériaux peuvent pénétrer et se diffuser dans les organismes vivants, jusqu’à l’intérieur des cellules ; ils peuvent nuire aux végétaux, aux micro-organismes et aux animaux. Au niveau humain, les expériences (majoritairement in vitro) font état d’effets néfastes possibles au niveau des organes, des cellules, de l'ADN, du système immunitaire, des capacités reproductrices et du développement embryonnaire, du système nerveux, de la flore intestinale,… Beaucoup de questions sont aujourd’hui non résolues sur l’élimination ou la dégradation des nanoparticules, leur persistance dans les organes et leurs effets réels. En outre, les nanomatériaux peuvent apporter dans des organismes ou des cellules des molécules extérieures, des polluants notamment – métaux lourds ou pesticides, par exemple. Enfin l’intégration massive de nanoparticules antibactériennes dans de nombreux produits (chaussettes, réfrigérateurs, claviers, …) soulève des inquiétudes quant aux résistances potentiellement développées par les agents pathogènes.

Malgré les appels lancés depuis dix ans pour l’application du principe de précaution dans le domaine nano, l'encadrement des nanomatériaux se heurte à la résistance des industries chimiques qui se réfugient derrière le secret industriel et commercial, le flou juridique et des stratégies pour minimiser ou déjouer les réglementations.
Une déclaration obligatoire des nanomatériaux a été mise en place par la France depuis 2013, puis par d'autres Etats européens. Mais la Commission européenne refuse d'étendre ce dispositif à l'échelle européenne. Il constitue pourtant un premier pas vers une traçabilité des nanomatériaux.
Un compte-épargne « nano-safety » pourrait financer des recherches menées par des laboratoires indépendants visant à mieux connaître et à réduire les risques liés aux nanomatériaux concernés. Mais jusqu'à présent les pouvoirs publics n'ont pas voulu l’envisager.
Le registre pourrait également être utilisé et optimisé pour assurer enfin le bon étiquetage des produits (obligatoire en Europe pour les cosmétiques, l'alimentation et les biocides... mais non respecté pour ces deux dernières catégories de produits). En attendant, les nanomatériaux restent donc invisibles aux yeux des consommateurs et des travailleurs qui y sont exposés à leur insu. Jusqu’à présent, les pouvoirs publics ont refusé d’imposer des mesures de protection de la population ou de l’environnement pourtant demandées par les ONG, toxicologues et agences sanitaires ; aucun dispositif réglementaire ne permet à ce jour une vraie restriction des émissions de nanomatériaux. Il a manqué jusqu'ici la volonté politique pourtant nécessaire pour mettre en place un mécanisme d’évaluation et autorisation préalables à la mise sur le marché des nanomatériaux, afin d'éviter la diffusion anarchique et à grande échelle à laquelle on assiste aujourd'hui.

- Impacts des nanomatériaux sur la santé par Olivier Toma (C2DS)

Le Comité pour le Développement Durable en Santé (C2DS) mutualise les bonnes pratiques et dénonce les mauvaises, dans les hôpitaux, cliniques et maisons de retraite et la la restauration collective, en priorité dans les établissements accueillant des publics vulnérables (enfants, personnes âgées, malades).

Les nanoparticules sont préoccupantes, comme les perturbateurs endocriniens, les ondes électromagnétiques, la pollution de l'air intérieur, etc. Devant la multiplicité des contaminants chimiques, une approche globale systémique est nécessaire, afin de prendre en considération le phénomène de multi-exposition. Faute de quoi, les industriels peuvent continuer comme avant, en disant « je respecte les seuils ».

Les citoyens sont exposés aux nanoparticules et autres contaminants chimiques par quatre voies : ce que l’on mange, ce que l’on boit, ce que l’on met sur sa peau et ce que l’on respire. L'exposition est différente selon son lieu d’habitation, son métier, ce que l’on fait. Il faut donc limiter au maximum l’exposition aux contaminants. Il ne s’agit pas d’être « en dessous de seuils », mais de s'assurer qu'il n'y en ait pas du tout. Car à la fin d’une journée, avec des expositions par les quatre voies en ayant respecté chaque seuil imposé aux industriels, chacun aura personnellement explosé « son seuil », à la fin de sa grossesse aussi et encore plus à la fin de sa vie.

La clef, c’est chacun d'entre nous, en tant que consommateur ! Ce n’est pas seulement « eux », « ils », l’Etat, l’ANSES et autres organismes. Le pouvoir est dans le caddie ! Il faut faire attention aux additifs alimentaires, emballages plastiques, textiles, cosmétiques, ... Des applications numériques permettent aujourd’hui, en scannant un code barre, de connaître la provenance d’un produit, sa composition et la présence de perturbateurs endocriniens. Certaines sont interactives : si vous détectez un problème sur un produit, vous pouvez le signaler.
Concernant l'exposition par voie orale, il faut supprimer les bouteilles en plastique (l'eau du robinet est aussi saine).
Concernant l'exposition par voie cutanée, il faut réduire l'utilisation des cosmétiques. Pour la toilette des nouveaux-nés, un gant de toilette et de l’eau tiède suffisent, il n'y a pas besoin de crème.
Concernant l'inhalation, c'est plus compliqué. L'air intérieur par exemple contient de l’air extérieur chargé en particules fines et, en plus, de nombreux Composés Organiques Volatiles (COV). De plus en plus de fournisseurs proposent des vitres, carrelages, revêtements de sols "autonettoyants", des peintures faisant "disparaître" le formaldéhyde sans avoir besoin d'être nettoyées. Il faut être vigilant face aux promesses des industriels qui vantent leurs produits miracles. Pour les produits dits "autonettoyants", la photocatalyse marche en laboratoire... mais pas dans les conditions réelles d’éclairage des couloirs des hôpitaux et des maisons ! Avec le discours « entretien néant », on veut faire croire à tort aux directeurs d'hôpitaux qu’ils vont pouvoir économiser beaucoup d’heures de travail.

Dans le domaine de la santé, les dispositifs médicaux, jetables pour la plupart, sont potentiellement source de relargage de nanomatériaux.

Plus généralement, l'ensemble des matériaux de rénovation et de construction dans nos hôpitaux, lycées, maisons de retraite, crèches, etc. génèrent eux aussi des problèmes de relargage et de recyclage. Demain on aura exactement le même problème que l’amiante. Les professionnels chargés de poser, découper, retirer ces matériaux vont en respirer. Et il faudra une filière de retraitement spéciale. On retrouve déjà des nanos dans l’eau, à force de jeter des matériaux.

Pour acheter sérieusement, il faut absolument décortiquer tout le processus d’achat, mettre en place des critères solides pour éviter d'acheter ces produits qui génèrent des problèmes sanitaires et environnementaux. Il faut aussi savoir lire un argumentaire commercial, des fiches de sécurité, des fiches de déclaration environnementale et sanitaire pour identifier ce que l’on achète et savoir s’ils ne vont pas générer des problèmes pires que ceux qu’ils prétendent résoudre, en considérant les trois sortes d'impacts : économique, écologique et sanitaire.
Dans une politique d’achat responsable, le critère n°1 est « quel est le besoin ? ». Dans un hôpital, il est normal de désinfecter les blocs opératoires, salle de réanimation, mais pas les bureaux, comment cela se pratique, qui plus est avec les désinfectants les plus puissants qui existent ! C’est la même chose avec des bactéricides (nanoargent ou triclosan notamment) dans les déodorants ou dentifrices. Cela fabrique les résistances de demain. On estime déjà aux Etats-Unis qu’il y a 80 000 morts par an parce qu’on a fabriqué des bactéries multi-résistantes.

Miser sur une interdiction de ces produits ne va pas résoudre toute la question. L’étiquetage non plus : il est certes nécessaire pour permettre de choisir mais les inscriptions alarmistes comme sur les paquets de tabac n’empêchent pas de fumer… Il faut donc aussi faire grandir les consommateurs et nos enfants, mieux les informer et éviter que nous soyons les commerciaux d’industriels qui nous vendent des produits qui se retourneront contre nous, et le pire, sur nos enfants et les leurs. Limiter toutes les expositions est possible, encore faut-il le décider individuellement et collectivement.

Les alternatives aux produits chimiques existent. Certaines sociétés en proposent, avec des emballages réduits et une moindre toxicité (des électrolytes détergents, désinfectants sans COV).

- Produits de consommation et environnement, par Marie-France Corre (WECF)

Le WECF développe au niveau international le projet Nesting, avec deux volets : plaidoyer (contre-lobbying) et formation pour aider à faire progresser la qualité de vie et l’environnement des enfants, de leur famille et de la femme enceinte.

Le WECF ne considère pas les nanomatériaux indépendamment des autres problématiques comme les perturbateurs endocriniens.
Imposer seulement les informations sur les étiquettes est à double tranchant car cela place sur les épaules plusieurs la responsabilité de comprendre puis de trancher si cela est bien ou pas pour soi, ce qui est délicat sans information détaillée.

Il y a d'autres solutions complémentaires :
  • continuer les actions des associations pour la protection juridique et réglementaire vis-à-vis des contaminations,
  • étiqueter en utilisant les technologies pour renvoyer à plus d’informations sur des sites internet,
  • faire du contre-lobbying dans les groupes de travail où le lobbying de l’industrie est très présent et structuré
  • caler la définition des nanoparticules (tant qu’on n’est pas d’accord, on ne peut rien faire…)
  • développer la capacité de mesure
  • faire entrer les nanomatériaux dans la réglementation REACH pour que ce soit plus simple
  • convertir les industriels : beaucoup d'efforts ont été déployés pour convaincre les consommateurs, leur expliquer comment ça marche et les bénéfices éventuels pour eux, mais on devrait aussi transposer cette démarche auprès de PME et d’entreprises plus importantes, car on y rencontre des gens qui ont des convictions et sont prêts à abandonner les nanoparticules futiles, notamment dans les produits alimentaires. En effet, en alimentation, très souvent le « bénéfice » est technologique qui ne concerne pas le consommateur (il n'y a pas de bénéfice alimentaire, nutritionnel), mais seulement la chaîne de production / distribution (allongement de la durée de conservation ou amélioration de la couleur du produit par exemple). En questionnant le besoin et à qui profite vraiment l'usage de nanomatériaux, on peut savoir quand dire non.

- Produits alimentaires et nanomatériaux, par Magali Ringoot (Agir Pour l'Environnement)

Agir pour l’environnement est une association nationale de protection de l’environnement spécialisée dans la mobilisation citoyenne. Elle compte plus de 6 000 adhérents et 500 000 « sympathisants électroniques », et s'investit sur des campagnes autour de l’énergie, l’agriculture, la biodiversité, la question santé-environnement, l’alimentation…

Cela faisait plusieurs années que l’association souhaitait travailler sur la question des nanotechnologies. C’est fin 2015 qu’APE a décidé de lancer une campagne centrée sur la question des nanoparticules dans l’alimentation.
La réglementation européenne impose l’étiquetage des nanoparticules dans l’alimentation, depuis décembre 2014. Nous avons donc cherché des produits avec la mention [nano] dans la liste des ingrédients, mais en vain. Nous aurions dû être rassurés jusqu'à ce que nous découvrions les résultats des tests commandités par les Amis de la Terre Australie au Laboratoire de l’Université d’Etat d’Arizona aux Etats-Unis sur 14 produits alimentaires, dont certains sont présents sur le marché français (comme les M&M’s).

Nous avons alors décidé de nous mettre à la recherche d'un laboratoire européen, si possible français, pour analyser des produits alimentaires. Recommandé par l'association Avicenn, le laboratoire LNE (Laboratoire National de Métrologie et d’Essais), basé en France, a répondu favorablement à notre demande. Il s’agit d’un laboratoire reconnu d'utilité publique, rattaché au ministère de l’Industrie et considéré comme une référence en matière de tests industriels.
En avril 2016, nous avons fait parvenir au laboratoire LNE quatre produits choisis au hasard (avec les additifs E171 ou E551). Les résultats des analyses sont édifiants : les 4 échantillons analysés contiennent des nanoparticules (des nanoparticules de silice dans un mélange d’épices pour guacamole marque Carrefour, des nanoparticules de dioxyde de titane dans les "Napolitain signature chocolat” de LU, des Malabar, et la Blanquette de veau William Saurin).
Pour la première fois en Europe, des analyses publiques ont apporté la preuve irréfutable que les nanoparticules se retrouvent dans l’alimentation des Français.
Le retentissement médiatique a été considérable. Le Monde en a même fait sa "une" le 15 juin.

En parallèle, Agir pour l’environnement a diffusé une brochure d’information auprès de ses sympathisants et a lancé une pétition, envoyée aux Ministres de la santé, de l’environnement et du Secrétariat d’Etat à la consommation, demandant un moratoire sur la commercialisation de produits de consommation contenant des nanoparticules de synthèse. La charge de la preuve doit être inversée : c’est aux promoteurs des nanotechnologies de prouver l'innocuité de cette technologie avant la commercialisation.

Agir pour l’environnement a également créé un réseau de « détectives nanos » pour enquêter sur la présence d’additifs alimentaires « à risque » comme le E171 et le E551. Ces enquêtes ont débouché sur la création d’une base de données en ligne http://infonano.org.

- Nanomatériaux et Santé au travail, par Gérald Hayotte (CFDT)

Chaque jour qui passe montre un développement exponentiel du monde « nano ». Les nanotechnologies nous envahissent. L’opinion publique et le monde salarié sont encore « peu en prise »avec le sujet . Il est vrai qu'il s'agit d'un sujet complexe, à la « Docteur Jekyll & Mister Hyde » : nous sommes bien souvent confrontés à des applications qui précèdent la connaissance, loins de respecter le principe « no data, no market » prôné par la confédération européenne des syndicats dans sa seconde recommandation de 2010.

Face à cela, il est important et urgent de mobiliser toutes les énergies pour que le danger et risques potentiels soient non seulement identifiés, mais pris en compte dans des démarches de précaution et de prévention. S’il nous faut privilégier une approche globale en ce sens qu’il est indispensable de traiter simultanément les risques professionnels et les risques citoyens & environnementaux, le monde du travail est malgré le premier exposé, ce qui nécessite des actions immédiates.

Car il est aujourd’hui démontré que les nanoparticules franchissent les barrières physiologiques des organismes et peuvent avoir des effets néfastes sur la santé. Le sujet est d’autant plus complexe que la notion de risques diffère selon les applications, y compris pour une même nanoparticule (notions de bénéfice-risque et d’usages).

Les publications qui alertent sur les risques se multiplient et invitent à la précaution, à la prévention, ainsi qu’à un renforcement réglementaire. Il est urgent de disposer de réglementations, de contrôles, de restrictions d’usages (utile & futile), de procédures d’autorisation de mise sur le marché et de structures indépendantes ad hoc. L’Europe est le lieu le plus à même de réglementer les nanotechnologies, compte tenu de la dimension de sujet ; mais cela n’a rien de contradictoire avec l’instauration de règles nationales négociées.
Le fait aussi que les entreprises « ne jouent pas le jeu » d’apporter la preuve de la non toxicité, est également préjudiciable. Comme sur bien d’autres sujets (REACh, par exemple), les lobbies et les dénis sont à l’œuvre pour que l’immobilisme soit de mise.

Associations de consommateurs et travailleurs doivent questionner les entreprises. Si vous avez des questions, posez-les ! C'est ainsi que nous avancerons.

- Nanotechnologies et questions d’éthique, Science et citoyens, par Simone Cassette (Collectif citoyen Nanotechnologies du Plateau de Saclay)

Le Collectif citoyen Nanotechnologies du Plateau de Saclay s'inscrit dans une démarche citoyenne participative de recherche de l’information et de la connaissance sur les nanos. Il défend une bonne application du principe de précaution en matière environnementale et sanitaire, pour permettre le recours à des technologies potentiellement utiles à la société.

Les nanotechnologies constituent un champ très particulier du fait de la diversité des domaines concernés. Cela entraîne une grande difficulté à en appréhender les enjeux, d’autant qu’elles sont souvent associées à l’Innovation donc à la compétitivité des entreprises, à la dite « révolution numérique » et au rêve transhumaniste. Dans le même temps, insidieusement, les nanoproduits ont envahi notre quotidien.

Contrairement à ce qui s’est passé avec les OGM, les citoyens ne se sentent pas (pas encore ?) concernés réellement par l’impact de ces technologies sur leur vie. La vision générale reste très associée à des progrès scientifiques qui vont peut-être bouleverser notre environnement mais sont montrés comme positifs (nanomédecine, nanocomposants électroniques…).
Mais ce qui a changé ces dernières décennies, en particulier avec les OGM et les biotechnologies, c’est que les associations ne se contentent plus de dénoncer les risques sur la santé et l’environnement mais interrogent voire contestent les orientations de la recherche sur ces sujets (Sciences Citoyennes, Sciences et démocratie, …). Par exemple, Avicenn a aidé à rapprocher acteurs scientifiques et associations et a permis l’introduction de ces dernières dans les groupes de travail pilotés par le Ministère de l’environnement, jusqu’alors très fermés. En 2016, les révélations d’Agir pour l’Environnement sur les nanoparticules découvertes dans des produits alimentaires assez bien relayées par les media ont apporté un nouveau souffle pour remobiliser la société civile.

Plusieurs axes nous paraissent les plus représentatifs des questionnements que l’on peut avoir sur les rapports entre nanotechnologies et société, en terme d’éthique et de responsabilité des acteurs et en terme d’actions futures :

1) Industrie et société
Au-delà des risques sur la santé des travailleurs, se posent plusieurs problèmes de fond :
  • Les enjeux économiques sont majeurs même s’il est quasi impossible d’évaluer le marché réel. L’accès au marché devrait être conditionné par la balance entre les risques potentiels et l’intérêt des solutions nanos proposées. C’est ainsi que la France défend à l’Europe, la transparence, en insistant sur l’intérêt des industriels à détecter au plus tôt les éventuelles impasses (coût des mesures de sécurité, ex des nanotubes Arkema). Mais faut-il se limiter à l’étude du bénéfice/risque, souvent construite en faveur du premier ?
  • Les enjeux pour la société concernent l’environnement avec la prise en compte du cycle de vie des nanomatériaux, depuis la criticité des ressources de base jusqu’au traitement des déchets et leur éventuel recyclage mais aussi les valeurs sociales que l’on veut développer (les progrès de la technologie sont-ils toujours synonyme de bonheur ? ça se saurait !).
  • Enfin, la transparence sur les nanoproduits est une demande forte. L’exigence d’un droit de regard des citoyens sur le contrôle des produits commercialisés est l'un des thèmes les plus importants aujourd’hui dans le rapport industrie/société.

2) Recherche et citoyens, en général et dans le domaine nano
Le droit de regard de la société sur l'orientation des recherches n’est plus contesté mais concrètement comment le mettre en œuvre ? La collaboration entre chercheurs et associations progresse, mais il s’agit encore trop souvent de traiter l’acceptabilité des recherches et non de discuter de l’intérêt et des enjeux.
La recherche doit-elle répondre aux attentes de la société ? La demande de co-pilotage de la recherche est refusée par la communauté des chercheurs. D’autres voies sont à explorer. Le chercheur doit pouvoir s’interroger sur le rôle social de ses travaux mais il est aussi difficile de séparer les recherches fondamentales qui font progresser la connaissance et les applications sur lesquelles ces études peuvent déboucher. Enfin on ne peut parler de responsabilité sociétale sans parler de la coopération internationale (lois différentes, compétition).

3) Les problèmes d’éthique
L’indépendance des chercheurs reste essentielle mais la société peut revendiquer un encadrement éthique de leurs travaux. Ethique d’ailleurs mise à mal avec les méthodes d’évaluation actuelles (classements, biais des publications du fait de la compétition…) Beaucoup de travaux concernent les biotechnologies qui recoupent les questions sur les nanotechnologies, l’éthique constituant le cadre qu’il ne faut pas dépasser.
Toutes les innovations sont-elles acceptables ? L'exemple du transhumanisme pose question ; or ses promoteurs inondent les médias...
Il ne faut pas négliger les questions relatives au respect de la vie privée, à la surveillance généralisée, au développement de la nano-électronique avec l’exploitation des données individuelles. Comment minimiser le risque d'aggraver les inégalités déjà existantes, entre pays notamment mais aussi entre individus simplement par l’accès ou non aux technologies très pointues ?
Enfin, les nanotechnologies s’appliquent aussi dans le militaire (homme augmenté, capteurs sur drones, munitions comportant du nanoaluminium…) Quand faut-il dire non ?
Les chercheurs peuvent être aussi lanceurs d’alerte, il faut protéger ce droit.

4) Comment agir
Toute un palette d'actions existe : débats publics (difficiles), dispositifs de concertation publique au niveau français, au niveau européen, participation à diverses instances décisionnelles (quel est le poids de notre intervention ?), travail avec les élus (propositions de loi, interventions en région), sur le terrain avec des sujets précis, poursuite du travail interassociations…
Pour faire entendre une voix claire et forte ! (même plurielle)

En conclusion : devant l'ampleur des enjeux, les expertises des différents acteurs scientifiques, associatifs, syndicaux et préventeurs en entreprises doivent être plus largement diffusées. Il y a un vrai besoin de mutualiser les compétences et les énergies !

Un compte-rendu plus détaillé et l'intégral des vidéos des interventions sont réservés aux adhérents (en ligne ici).


Pour toute question ou manifestation d’intérêt, merci de contacter Danielle Lanquetuit (contact@veillenanos.fr) et/ou Mathilde Detcheverry (redaction@veillenanos.fr)
AVICENN est l'Association de veille et d'information civique sur les enjeux des nanosciences et des nanotechnologies, éditeur de http://veillenanos.fr
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