Quels risques pour les travailleurs exposés ?

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Quels risques pour les travailleurs exposés ?

Par l’équipe AVICENN – Dernière modification mai 2022

Propriétés nouvelles, risques nouveaux ?

A l’échelle nanométrique, les matériaux peuvent manifester des propriétés renforcées ou nouvelles dont certaines peuvent être dangereuses pour les travailleurs exposés (plus forte réactivité, explosivité, inflammabilité, …).

Parmi eux, les potentiels d’émission et d’exposition professionnelle aux aérosols lors d’opérations mettant en œuvre des nanomatériaux ont été considérés comme l’un des principaux risques émergents sur les lieux de travail depuis au moins 2009 par l’EU-OSHA1Cf. Workplace Exposure to Nanomaterials, EU-OSHA, European Agency for Safety and Health at Work, 2009

Des risques encore mal cernés

Les répercussions que l’exposition aux nanomatériaux manufacturés peut avoir sur la santé humaine sont encore largement méconnues et entachées d’incertitudes.

Les connaissances portant plus spécifiquement sur les effets sur la santé des travailleurs sont encore davantage limitées.

Les études toxicologiques rares et limitées

La rareté et les limites des études toxicologiques ne permettent pas d’entrevoir de réponses simples et univoques sur les risques des nanomatériaux à court terme. Jusqu’à récemment notamment, peu d’études portaient sur l’inhalation des nanomatériaux alors que c’est la voie d’exposition professionnelle la plus probable et la plus préoccupante pour les travailleurs exposés2Voir notre fiche sur les portes d’entrée & le devenir des nanomatériaux dans le corps humain. Cette voie est cependant davantage prise en compte maintenant. Il reste néanmoins que les effets néfastes observés dans de nombreuses études toxicologiques sont souvent contestés ou minimisés par des industriels qui se retranchent derrière l’attente de résultats probants issus d’études épidémiologiques… afin de jouer la montre.

Une exposition difficile à mesurer 

Malgré le développement d’instruments plus performants (en termes de sensibilité, reproductibilité, souplesse) et l’amélioration des connaissances3Voir notamment les travaux de l’INRS sur les nanomatériaux, les mesures aux postes de travail ne sont pas effectuées de façon systématique et simple. Cela nécessite des équipements performants souvent complexes à mettre en œuvre, coûteux, combinant plusieurs techniques ainsi que des compétences techniques qui sont encore rares.

Les études d’épidémiologie rarement de bonne qualité

Des effets qui peuvent prendre des années à apparaître

Les effets sur la santé des travailleurs peuvent prendre de nombreuses années avant d’apparaître, après une période d’exposition répétée et un temps de latence relativement longs entre la fin de l’exposition et la date de début des symptômes ou de la découverte de la maladie4« Des effets chroniques – comme les infections pulmonaires et circulatoires – peuvent mettre des décennies à se manifester et être diagnostiquées » – Aída Maria Ponce Del Castillo (ETUI), Les nanomatériaux sur le lieu de travail, Quels enjeux pour la santé des travailleurs ?, mai 2013. Ces affections ne revêtent pas nécessairement de caractère spécifique, rien ne permettant alors de les distinguer d’une autre origine, notamment extra-professionnelle. 

Difficile d’établir un lien clair de cause à effet entre exposition professionnelle aux nanos et pathologies

Le lien de cause à effet est d’autant plus difficile à déterminer que les travailleurs sont souvent exposés à de multiples substances chimiques :

  • sur leur lieu de travail, avec des interactions entre nanos et substances chimiques « classiques » et parfois dangereuses difficilement identifiables et maîtrisables (on parle alors d’« effet cocktail »).
  • dans la vie de tous les jours, via une exposition non professionnelle aux nanos et substances chimiques que subit l’ensemble de la population générale via l’alimentation, l’eau, les cosmétiques, la pollution atmosphérique, etc.

En attendant, faute de données toxicologiques, épidémiologiques et biomédicales incontestables, des matières premières sous forme nanométrique continuent à être manipulées par des travailleurs sans information préalable. Les autorités françaises ont pourtant reconnu que « les efforts doivent être poursuivis pour améliorer la connaissance et permettre, en particulier, d’affiner l’évaluation des effets et des risques »5Réponse des autorités françaises à la consultation publique « Towards a strategic nanotechnology action plan (SNAP) 2010-2015 », mars 2010. Des travaux sur les risques liés à l’exposition professionnelle aux nanos sont menés au sein de plateformes spécialisées sur les risques nano à l’INERIS, à l’INRS, au CEA. 

Des signaux néanmoins inquiétants

Bien que lacunaires, les données dont on dispose sont plutôt inquiétantes : les nanomatériaux inhalés peuvent en effet se diffuser dans l’organisme, se transformer d’un point de vue physico-chimique, s’accumuler ensuite dans certains organes, dans le sang et à l’intérieur des cellules6Voir notre fiche sur les portes d’entrées et le devenir des nanos dans le corps humain  et y causer des perturbations voire des effets néfastes (réaction inflammatoire pulmonaire ; fibrose pulmonaire ; risques de cancer du poumon en cas d’inhalation de nanoparticules de dioxyde de titane et des nanotubes de carbone longs et rigides par exemple).

Dès 2014, l’Agence nationale française de sécurité sanitaire (ANSES) avait préconisé le classement des nanomatériaux comme substances dangereuses dans le cadre de la réglementation européenne CLP7Evaluation des risques liés aux nanomatériaux – Enjeux et mise à jour des connaissances, ANSES, avril 2014 (mis en ligne le 15 mai 2014).

Le risque d’incendie et d’explosion est également particulièrement inquiétant (tout particulièrement pour les nanoparticules d’aluminium, de magnésium ou de lithium ainsi que pour les nanotubes de carbone)8Voir notamment :
Nanomatériaux dans le transport et l’habitat : Quels sont les risques liés à la dégradation thermique ?, Simon Delcour, LNE, wébinar, juin 2019
Army scientists have a blast with aluminum nanoparticles, U.S. Army Research Laboratory, 7 juin 2018
.  

Quelles similarités avec l’amiante?  

Chez l’animal, des effets semblables à ceux de l’amiante ont été observés : des rats en laboratoire ont développé un mésothéliome à la suite à une exposition à certains types de nanotubes de carbone. La toxicité des nanotubes de carbone a été précisée par de nombreux travaux, tous n’ont pas le même potentiel de dangerosité. Plus ils sont longs et fins, plus ils sont dangereux9Voir notre fiche sur les risques des nanotubes de carbone. Comme dans le cas de l’amiante, on redoute les conséquences d’une absence de prévention car les effets sur la santé ne sont susceptibles d’apparaître que plusieurs années – voire décennies – après l’exposition aux nanomatériaux… d’où la nécessité de protéger les travailleurs et de mettre en place un dispositif de suivi de leur état de santé sur le long terme.

Divers cas de pathologies déjà rapportés 

Plusieurs cas de pathologies observées chez des travailleurs exposés aux nanoparticules ont néanmoins déjà été rapportés :

Quelques exemples de 2009 à 2017

A noter, fin 2017, une « première » juridique en Europe sur l’exposition professionnelle aux nanoparticules : un juge espagnol a considéré qu’un travailleur ayant subi une greffe de rein ne doit pas être affecté à un poste exposant aux nanomatériaux14Prevecion integral, Primera sentencia en Europa sobre exposición a nanopartículas, 15 décembre 2017 (Una juez de Pamplona decide, en una sentencia admirable, que un trasplantado de riñón es especialmente sensible a las nanopartículas). Cet avis pourrait avoir des répercussions notables dans les années à venir.

Quelle vigilance ?

Une protection trop limitée des travailleurs exposés aux nanomatériaux

Il y a une dizaine d’années, les entreprises, en France comme à l’étranger, étaient très peu à même de protéger la santé et de la sécurité de leurs travailleurs par rapport aux risques nanos15Voir notamment :
– C.D. Engeman et al., Governance implications of nanomaterials companies’ inconsistent risk perceptions and safety practices, Journal of Nanoparticle Research, 14 (3), 1-12, Février 2012
– INRS, Repérage des salariés potentiellement exposés aux nanoparticules, Références en Santé au travail, n°132, Décembre 2012
– Conti J.A. et al. Health and safety practices in the nanomaterials workplace: results from an international survey, Environmental Science & Technology, 42 (9), 3155-3162, 2008
. La situation s’améliore lentement : des équipements de protection individuelle (EPI) et des équipements de protection collective sont progressivement mis en place, pour les personnels des laboratoires de recherche et développement notamment. Ces questions de sécurité d’utilisation et risques pour la santé commencent à être davantage prises en compte, mais il y a encore fort à faire : les efforts doivent être intensifiés.

Des entreprises peu enclines à participer aux efforts de recherche sur les risques

En avril 2019, l’INRS a lancé un premier appel aux entreprises utilisatrices de silices amorphes pour une recherche en santé au travail : « Exposition professionnelle aux silices amorphes nanostructurées : biomarqueurs d’effets précoces » (2019-2022). Faute de réponses en nombre suffisant, l’INRS a dû lancer un nouvel appel deux ans et demi plus tard, en septembre 2021… Aura-t-il permis de recruter davantage d’entreprises ? C’est à l’aune de ce type de démarches que se mesure le décalage entre l’affichage et la réalité du concept de responsabilité sociétale des entreprises (RSE)…

Trop peu de préconisations pratiques et directement applicables

En dehors des publications de l’INRS, du Haut Conseil de la Santé publique (HCSP) ou de l’agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU OSHA)16Voir notre bibliographie « Nano et Santé au travail », rares sont les recommandations opérationnelles dont disposent ces professionnels : jusqu’à présent, aucune conduite à tenir, recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) ou des sociétés savantes n’a été publiée. 

Les professionnels de santé au travail intervenant dans les entreprises se posent de nombreuses questions : où sont les nanos ? comment identifier les dangers ? comment évaluer les expositions ? quel suivi médical mener ? etc. Leur constat est unanime : intervenir et conseiller, c’est compliqué ; il existe une méconnaissance globale des risques liés aux nanos. Ces professionnels soulignent être isolés sur le terrain, manquer d’informations, avoir peu de partenaires. Cela ne doit toutefois pas conduire à l’inaction.

Nombre de ces professionnels en santé au travail  (médecins du travail, infirmiers, techniciens ou conseillers en prévention) ont rejoint depuis 2016 des groupes de travail sur le repérage et la prévention des risques liés aux nanomatériaux, constitués dans le cadre des plans régionaux santé travail (PRST).
Des outils permettant de guider l’action ont été établis et diffusés en région Bourgogne Franche Comté, en Pays de la Loire, en Auvergne Rhône Alpes et en Nouvelle Aquitaine. Dans les entreprises de Nouvelle Aquitaine un réseau de « référents nano » a été mis en place dans les services de santé au travail des 12 départements de cette grande région, avec 4 axes prioritaires : la traçabilité des expositions, l’information et la formation sur les risques, la conseil pour réduire au plus bas les expositions, la surveillance médicale et la veille sanitaire.

Les syndicats, tout particulièrement la CFDT, organisent des temps de sensibilisation / formation aux risques nanos, en lien avec l’INRS et AVICENN.

Une nécessité : intensifier les efforts !

Tous ces éléments réunis conduisent à préconiser la plus grande vigilance, principe de précaution oblige. L’enjeu est de taille : il s’agit ni plus ni moins d’éviter de renouveler les erreurs du passé : si les effets cancérigènes de l’amiante ont été démontrés dans les années 1930, il a fallu attendre les années 1990 pour que les premières lois d’interdiction entrent en vigueur…

Une question, une remarque ? Cette fiche réalisée par AVICENN a vocation à être complétée et mise à jour. N'hésitez pas à apporter votre contribution.

Les prochains RDV nanos

28
Juin
2022
Bioaccumulation, biotransformation de nanomatériaux minéraux et persistance de leurs effets biologiques
Grenoble
Soutenance de thèse
  • Soutenance de thèse : l’Etude de la bioaccumulation, de la biotransformation de nanomatériaux minéraux et de la persistance de leurs effets biologiques au moyen de systèmes cellulaires in vitro
  • Doctorante : Anaëlle Torres, Laboratoire Chimie et Biologie des Métaux, Institut de Recherche Interdisciplinaire de Grenoble (IRIG)
  • Lieu : Amphi Coulomb, Batîment GreEn-ER, 21 avenue des Martyrs, Grenoble
  • En présentiel ou en visio
  • Site internet : www.cea.fr/drf/irig/…
30
Juin
2022
Nanomédicaments et dispositifs médicaux à base de nanomatériaux (LNE, Paris)
Paris
Workshop
médicaments
santé
caractérisation
réglementation
  • Workshop sur le thème des nanomédicaments et les dispositifs médicaux à base de nanomatériaux
  • Au programme : besoins réglementaires, attentes du secteur et initiatives structurantes
  • Organisateur : Laboratoire national de métrologie et d’essais (LNE)
  • Site internet : www.lne.fr/fr/evenements/workshop-nanomedecine
11
Juil.
2022
Micropolluants dans l’eau, un enjeu pour le vivant (Agence de l’eau Adour-Garonne & OFB, Bordeaux)
Bordeaux
Colloque
  • Colloque sur les nouvelles connaissances, le lien entre les activités à terre et la qualité des eaux, y compris marines, et les pistes pour l’action publique ainsi que les leviers nécessaires à la réussite de la transition écologique
  • Organisateurs : l’Agence de l’eau Adour-Garonne et l’Office Français de la Biodiversité (OFB)
  • Partenaires : Bordeaux Métropole, la région Nouvelle-Aquitaine et le Comité Stratégique de la Filière Eau
  • Site internet : https://eau-micropolluantsgrandsudouest.fr/…

Fiche initialement mise en ligne en juillet 2015


Notes & références

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