Dioxyde de titane (TiO2) et risque de cancer : l’avis de l’avocate générale de la Cour de justice de l’UE conforte la classification

Nouvel épisode dans la longue controverse entourant la classification du dioxyde de titane (TiO2) comme cancérogène par inhalation : l’avocate générale de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rendu le 6 février dernier un avis qui donne l’avantage à la France et à la Commission européenne dans leur bataille contre les lobbies. Mais le match n’est pas encore plié : la CJUE doit désormais encore confirmer si elle renvoie bien le dossier devant le Tribunal de l’UE.

Rappels des épisodes précédents

« Cancérogène de catégorie 2 par inhalation » : cette qualification ne plaît pas aux fabricants de dioxyde de titane (TiO₂) ni aux nombreuses entreprises qui en utilisent – que ce soit dans les peintures, les cosmétiques, les médicaments*, les textiles, les plastiques, les emballages, etc.
C’est pourtant ce que les experts scientifiques de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) ont statué conduisant à la classification du TiO2 en 2019, après une longue bataille entre l’industrie et les autorités françaises et européennes1L’Agence nationale de sécurité sanitaire française (ANSES) avait initialement demandé, en 2016, une classification plus stricte (1B). Voir notre fiche Risques associés aux nanoparticules de dioxyde de titane pour plus de détails..

Depuis, le bras de fer continue… devant les juges :

Vers une annulation… de l’annulation de la classification ?

Il aura fallu deux ans exactement à l’avocate générale de la Cour de justice de l’Union européenne pour pouvoir se prononcer sur ce dossier lourd de plusieurs centaines de pages. Tamara Ćapeta a rendu son avis sur le pourvoi des autorités françaises et européennes ce 6 février.

→ Elle y propose à la Cour d’annuler l’arrêt de 2022 qui entendait annuler la classification du dioxyde de titane – ce que demandaient la France et la Commission européenne – et de renvoyer l’affaire devant le Tribunal de l’UE.

Compétences juridiques et controverses scientifiques

L’avocate générale partage l’avis défendu par les autorités publiques et de nombreux juristes4Voir notamment, dans notre article de février 2023, les citations de M. Weimer et M. Morvillo, juristes de l’Université d’Amsterdam, ou encore celle d’A. Ponce Del Castillo, juriste et chercheuse senior au European Trade Union Institute (ETUI), centre de recherche de la Confédération européenne des syndicats (CES) sur le fait que le TUE avait outrepassé ses compétences en matière de contrôle juridictionnel.
Cette question centrale n’est pas nouvelle, l’avocate générale rappelle que Sheila Jasanoff, professeur de Sciences & Technology Studies aux Etats-Unis, avait ainsi écrit en 1997 à ce propos : « les tribunaux ne sont pas un forum pour résoudre définitivement les différends scientifiques, mais plutôt pour rendre la justice au cas par cas à l’aide de toutes les connaissances scientifiques disponibles qui répondent aux critères de pertinence et de fiabilité ».

En l’occurrence, Mme Ćapeta considère que le Tribunal aurait dû s’incliner devant l’interprétation des données scientifiques réalisée par le comité d’évaluation des risques (CER) de l’ECHA. Certes, à ses yeux, ce dernier n’a pas apporté d’explication suffisante sur l’un des points contestés par les industriels : le phénomène d’agglomération qui modifie la densité des particules de dioxyde de titane ayant entraîné le développement de tumeurs. Mais cela ne suffit pas pour conclure que le CER n’a pas pris en considération tous les éléments pertinents.


Un autre point majeur que l’avocate générale retoque dans le lobbying des industriels, repris par le TUE : le fait d’arguer que le dioxyde de titane ne présenterait pas la « propriété intrinsèque » de provoquer le cancer, au motif que la cancérogénicité n’apparaît qu’au-delà d’une certaine quantité de TiO2 inhalé et résulte d’une inflammation provoquée par l’accumulation de ces particules dans les poumons, plutôt que par la substance en tant que telle. Là encore, Mme Ćapeta se démarque de l’avis du TUE, qui avait validé ce point. Elle considère qu’il s’agit d’une interprétation trop restrictive de la réglementation européenne sur la classification, étiquetage et emballage des substances et des mélanges (CLP).
→ Inhalées en certaines quantités, les particules de TiO2 ont des effets toxicologiques au niveau des poumons qui peuvent entraîner le développement de tumeurs : cet état de fait doit être pris en compte et non balayé d’un revers de main en alléguant que l’effet serait indirect.

Hélène Duguy, juriste de l’ONG ClientEarth, approuve l’interprétation de l’avocate générale : « les produits chimiques qui constituent un danger pour la santé d’une manière ou d’une autre ne doivent pas être soustraits à la surveillance réglementaire prévue par le règlement CLP, et les personnes qui y sont exposées doivent continuer à être informées afin de pouvoir se protéger ».

En outre, les industriels avaient notamment attaqué la fiabilité d’une des études montrant développement de tumeurs à la suite de l’exposition au TiO2. Mais, d’un point de vue juridique, l’avocate générale donne raison aux autorités publiques qui ont fait valoir que le TUE avait ignoré le principe général du « poids de la preuve », pourtant inscrit dans le règlement CLP, et qu’il avait en revanche introduit un autre concept, celui de « caractère décisif » – qui, lui, n’existe pas dans la réglementation, mais que le TUE avait utilisé pour invalider la classification du TiO2 comme cancérogène.

Verdict attendu d’ici six mois

La décision de la CJUE est attendue d’ici six mois désormais. « On espère bien sûr que la décision de la cour suivra ses recommandations », indique David Azoulay, senior attorney pour le Centre de Droit International de l’environnement (CIEL) : « cette décision clarifiera le rôle prépondérant des comités d’experts chargés de la mise en œuvre de la réglementation européenne, et encouragera peut être – on peut rêver, les industriels à être plus diligents dans la fourniture d’information à ces mêmes comités. Puisque, on s’en souvient, les fabricants de TiO2 ont refusé pendant des années de fournir les informations demandées par l’ECHA sur les nanoformes de TiO2 »5Neuf fabricants de dioxyde de titane  avaient en effet saisi en septembre 2014 la « Chambre des recours » de l’ECHA car ils refusaient de fournir à l’ECHA les données sur leurs nanoformes de TiO2 dans le cadre de l’évaluation des risques associés au dioxyde de titane.  En mars 2017, ils avaient obtenu gain de cause, au motif que le terme « nanoforme » n’était pas défini dans Reach… Cf. Decision of the board of appeal of the European Chemicals Agency, mars 2017.

Selon Chemical Watch, qui tient cette statistique de juristes spécialistes du droit européen, l’avis de l’avocat·e générale est généralement suivi par la Cour dans environ 80% des cas. Comme indiqué par les autorités françaises en 2023, l’introduction d’un pourvoi a un effet suspensif sur l’arrêt du Tribunal : la classification harmonisée continuera donc de s’appliquer (au moins) jusqu’au verdict.

D’ici là, l’information des travailleurs doit se poursuivre

Conformément à l’adage “mieux vaut prévenir que guérir”, l’information sur le danger potentiellement encouru en cas d’inhalation de TiO2 doit se poursuivre, plus particulièrement encore quand ce TiO2 se présente sous forme de nanoparticules. Sans cette information, les travailleurs ne peuvent prendre les mesures nécessaires pour se protéger. Rappelons au passage que cette classification n’entraîne aucune restriction de l’utilisation du TiO2 : elle exige seulement d’alerter les travailleurs sur les dangers des poudres et poussières de TiO2 inférieures à 10 000 nm. 

* Concernant l’exposition par voie orale de la population générale, c’est également ce mois-ci qu’est attendue la décision de la Commission européenne de prolonger ou non l’autorisation du dioxyde de titane (E171) dans les médicaments6cf. notre fiche Vers l’interdiction du dioxyde de titane dans les cosmétiques et les médicaments ?.

A suivre donc…

Les prochains RDV nano

3
Avr.
2025
Analyse dimensionnelle par microscopie électronique et à force atomique de particules (NanoMesureFrance, En ligne)
En ligne
Wébinaire
  • Wébinaire de présentation du guide par l’exemple, produit par NanoMesureFrance, pour illustrer les difficultés rencontrées lors de l’analyse dimensionnelle par microscopie électronique et à force atomique de particules
  • Organisateur : Association NanoMesureFrance
  • Intervenants :  Valérie Godefert & François-Xavier Ouf (LNE & NanoMesureFrance)
  • Site internet : www.eventbrite.fr/…nanomesurefrance-webinar-…

14
Avr.
2025
Techniques avancées de caractérisation des nanomatériaux (Nano2025, Rome – Italie)
Rome
Congrès
  • Advanced Characterization Techniques in Nanomaterials and Nanotechnology 
  • 10th European Congress on Advanced Nanotechnology and Nanomaterials
  • Les 14 et 15 avril 2025
  • Website: https://nanomaterialsconference.com
13
Mai
2025
5ème Symposium conjoint sur les nanotechnologies (BfR and Fraunhofer Nanotechnology Network – Würzburg, Allemagne)
Würzburg
Conférence
  • 5ème Joint Symposium on Nanotechnology
  • Organisateurs: the Fraunhofer Nanotechnology Network, en partenariat avec l’Institut fédéral allemand d’évaluation des risques (BfR)
  • Dates : 13-14 mai 2025
  • Au programme :
    • l’application de la nanotechnologie dans divers secteurs, notamment la numérisation, l’impression 2D/3D, les matériaux à base de carbone et les matériaux de batterie
    • les nanos dans les réglementations européenne (REACh, matériaux en contact avec les aliments, cosmétiques, bioagents, PPP)
    • adaptation et développement des lignes directrices de l’OCDE pour les tests nano et les matériaux avancés (Initiative de Malte)
    • examen des NAMs spécifiques aux nanomatériaux (méthodologies de nouvelles approches)
    • quand on est nano et qu’on le sait : gérer l’incertitude concernant la définition des nanomatériaux dans les cadres réglementaires
  • Site internet : www.isc.fraunhofer.de/…2025/5th-symposium-nanotechnology.html

Notes and references